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Rituel

Le fal : l’art de lire le marc de café turc

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Le fal : l’art de lire le marc de café turc

Le kahve falı, la coutume turque de lire le marc de café, commence quand une tasse de café turc est terminée : on la retourne sur sa soucoupe, on la laisse refroidir, puis un ami lit les formes que le marc a laissées à l’intérieur. C’est à la fois un jeu de salon, une conversation et une taquinerie affectueuse. Très peu de gens y voient une véritable prédiction. Presque tout le monde à Istanbul s’y est essayé, et la plupart citent en souriant le vieux dicton : « Fala inanma, falsız kalma », « ne crois pas à la bonne aventure, mais ne t’en prive pas ».

Pourquoi peut-on lire le café turc ?

Le café turc est fait de grains moulus aussi fin que de la farine, mijotés avec de l’eau (et du sucre, si on le souhaite) dans une petite casserole à long manche appelée cezve, puis versés sans filtre dans une petite tasse. Le marc se dépose en une couche épaisse au fond. On boit le café lentement et l’on s’arrête en arrivant à la boue, et c’est là que commence le fal.

C’est ce dépôt qui rend la coutume possible. Un café filtre ne laisse rien derrière lui. Le café turc laisse une pâte sombre et souple qui, une fois la tasse retournée, coule le long des parois en traînées, en anneaux et en taches. Chaque tasse est différente. La culture du café turc a été inscrite en 2013 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, et la conversation autour de la tasse, fal compris, y est pour beaucoup. Notre guide du café turc et de sa façon d’être servi détaille la préparation et l’histoire.

Comment retourne-t-on et lit-on une tasse ?

Le rituel suit un ordre assez souple. Chaque famille a ses variantes, mais il se déroule en général à peu près ainsi.

Une tasse de café turc retournée sur sa soucoupe, à côté de sa petite cafetière en cuivre
  • Faire un vœu. Une fois le café terminé, celui qui l’a bu formule un vœu en silence, parfois une main posée sur la tasse.
  • Retourner la tasse. On pose la soucoupe dessus comme un couvercle, on fait doucement tourner la tasse, puis on renverse le tout d’un geste pour que la tasse repose à l’envers.
  • Laisser refroidir. Tout le monde patiente quelques minutes, le temps que la tasse refroidisse et que le marc sèche. Certains posent une pièce ou une bague sur le pied retourné, ce qui, dit-on, la fait refroidir plus vite.
  • Lire les formes. Le lecteur soulève la tasse, la fait tourner lentement dans la lumière et commence à parler des images qu’il découvre dans les motifs.

Les lecteurs partagent un vocabulaire approximatif, même si deux d’entre eux ne l’emploient jamais tout à fait de la même façon. Un oiseau peut annoncer des nouvelles. Une route ou une longue ligne évoque un voyage. Un poisson se lit souvent comme de la chance ou de l’argent, une bague comme un engagement, un cœur comme exactement ce que vous imaginez. Les espaces blancs et nets signalent un chemin dégagé, les gros amas sombres des soucis. La position compte aussi : les formes proches du bord seraient proches dans le temps, celles du fond plus lointaines. Beaucoup de lecteurs terminent en demandant à la personne d’appuyer le pouce sur le marc resté dans la soucoupe, et lisent cette empreinte comme la réponse au vœu.

Qui lit la tasse ?

Le plus souvent une amie, une mère, une tante ou une voisine. Le fal est avant tout une coutume domestique, pratiquée autour de la table de la cuisine ou sur un balcon après le déjeuner, et les meilleurs lecteurs sont rarement des professionnels. Ce sont les personnes attablées qui vous connaissent assez pour vous taquiner, et c’est pourquoi une lecture tombe si souvent juste. Celle qui « voit » un voyage dans votre tasse sait peut-être que vous en parlez depuis des semaines.

Il existe aussi des cafés où quelqu’un lira votre tasse pour vous, et bien des Stambouliotes s’offrent cette sortie de temps à autre. Mais la version entre amis reste la vraie. Être invité à lire la tasse de quelqu’un est un petit signe d’intimité, et se voir proposer une lecture de la sienne signifie que l’on a été accueilli.

Jusqu’à quel point y croit-on ?

Avec légèreté, pour l’essentiel. Le fal est compris comme un divertissement et comme une manière douce d’aborder ce qu’il est difficile d’évoquer de front : un nouveau travail, une histoire d’amour, une inquiétude familiale. La tasse donne à chacun une raison de parler. Un bon lecteur est un bon auditeur, et les formes deviennent le point de départ de la conversation que l’on voulait avoir de toute façon.

C’est aussi pour cela qu’il trouve si bien sa place parmi les autres rituels sociaux et lents d’Istanbul, le long verre de thé et le nargile partagé qui accompagne la conversation en fin de soirée. Rien ne se décide. On passe du bon temps ensemble, et la tasse de café sert de prétexte.

Comment s’essayer au kahve falı avec respect

Si vous êtes de passage et que quelqu’un propose de lire votre tasse, acceptez. C’est une invitation amicale, pas un spectacle. Quelques habitudes aident :

  • Buvez lentement et arrêtez-vous avant le marc. Ne buvez pas la boue.
  • Laissez votre hôte mener le retournement. Chaque maison a sa petite manière de faire.
  • Prêtez-vous au jeu. Rire, poser des questions et réagir à la lecture, c’est la moitié du plaisir.
  • Ne vous en moquez pas, sans le prendre trop au sérieux non plus. La plupart des gens le situent quelque part entre les deux, et c’est dans cet entre-deux qu’il vit.
  • Rendez la pareille si vous le pouvez. Même une lecture maladroite de la tasse d’un ami est la bienvenue, et généralement plus drôle.

Café, conversation et table sans hâte

Le fal demande un cadre où le café peut refroidir et la conversation se prolonger, et c’est pourquoi il appartient aux longues tablées et aux fins d’après-midi plutôt qu’aux haltes rapides. Chez Moss Lounge the Bosphorus, à Süleymaniye, Adem Özen, que ses hôtes appellent Moss Adem, tient ce genre de table : un hôte qui se souvient de la façon dont vous prenez votre café et qui traite la terrasse comme une maison plutôt que comme un restaurant. Avec la mosquée Süleymaniye d’un côté, la Corne d’Or et le Bosphore de l’autre, c’est un bel endroit pour retourner une tasse et laisser un ami vous dire ce qu’il y voit. Les réservations se font par WhatsApp, tous les jours de 08:00 à 02:00.

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